06/02/2013


Editions le Télégramme - Quai de la douane

Les Éditions le Télégramme publient le 8 mars prochain le premier roman maritime de Dominique le Brun. En avant première, des extraits choisis.

À l’attention du lecteur connaisseur de l’univers maritime, l’auteur précise que l’action de Quai de la douane se situe à la fin de l’hiver 1994.
Les astérisques renvoient au glossaire situé en fin d’ouvrage. 

Extrait 

... ce garçon avait vu la guerre tandis qu’il ne se passait jamais rien dans nos campagnes. Il avait même connu des femmes... 

« Ta jambe, tu l’as perdue quand, comment ? » Bien sûr, ça a sonné faux. J’avais laissé Cambodgien – alias Jean-Luc Mengam – gamin de quinze ou seize ans, vedette incontestée de la cour des troisièmes-secondes dans une école de curés bretons. Adolescent, il montrait déjà la stature d’un adulte solide. Mais son prestige tenait moins à sa force physique qu’à son état de fils de militaire « retour des colonies », comme on disait encore à l’époque. Avoir vécu au Cambodge faisait de lui un personnage fabuleux. Ainsi donc, ce garçon avait brûlé sous le soleil des tropiques alors que nous vivions emmitouflés sous des ciels gris et humides ; il avait vu la guerre tandis qu’il ne se passait jamais rien dans nos campagnes. Il avait même connu des femmes, ce qui, dans l’univers asexué qui était le nôtre, paraissait tout simplement inimaginable. 

« ... dans quelle île lointaine as-tu connu le flibustier à béquilles de cet après-midi ? » 

« À propos, dans quelle île lointaine as-tu connu le flibustier à béquilles de cet après-midi ? J’ai bien cru qu’il allait me faire exploser une vitrine.
– Pas si loin que ça, mais ça fait longtemps : on était ensemble au collège de Saint-Patern. »
Ma réponse a arraché Gwenig au curetage d’une patte de dormeur : « Vous étiez à Notre-Dame-de-la-Vieille-Croix ?
– Pendant un peu plus d’un an, oui, pourquoi ?
– Monsieur Pouliquen y a été aussi.
– Et qui est monsieur Pouliquen ?
– Michel Pouliquen, le président-directeur général de la Breton & Irish Ferries.
– Michel Pouliquen ! Mais oui, bien sûr ! Si on parle de la même personne, c’était mon meilleur copain. 

... les mâts de flèche de l’Étoile et de la Belle-Poule pointaient hors du nuage comme si les deux goélettes avaient fait naufrage. 

Poussée par la brise, une masse cotonneuse roulait au ras du pont. Au moment où je m’y suis engagé, la chaussée a disparu dans la grisaille et j’ai stoppé net, hésitant comme si je courais le risque d’être emporté par le flot nuageux. En venant battre contre la tour Tanguy – le donjon cylindrique à toiture pointue qui domine la Penfeld de sa masse courtaude – les vagues de brouillard composaient un décor irréel où, on le sentait bien, tout pouvait arriver. Juste en contrebas de la préfecture maritime, les mâts de flèche de l’Étoile et de la Belle-Poule pointaient hors du nuage comme si les deux goélettes avaient fait naufrage. Côté Recouvrance, en amont du pont, le haut des superstructures d’un escorteur d’escadre pouvait aussi bien être le rostre et les antennes d’un crustacé géant jailli des abysses. 

... le « bureau des Portiers » ! Rien ne m’avait préparé à pareil honneur... c’était comme une revanche à mon éviction des équipes de football... 

Une belle surprise marqua ma seconde rentrée au collège : ma nomination au poste de « second portier » de la salle d’étude où se trouvaient réunies les classes de cinquième et de quatrième, soit près de deux cents collégiens. Le jour de la rentrée, je me vis donc placé au dernier rang, à la table située juste à côté de la porte : ce qu’on appelait le « bureau des Portiers » ! Rien ne m’avait préparé à pareil honneur. Je fus fier de cette responsabilité ; c’était comme une revanche à mon éviction des équipes de football, l’année précédente en classe de sixième. 

« Il y a une stèle, un peu plus loin au bord de la route. Là où ils ont été fusillés, un peu plus tard. » 

« Par chance, les Boches l’avaient armé d’un fusil, pas d’une mitraillette ; sans ça, mon père serait mort. Il m’a raconté comment il avait croisé les yeux de Jean-Pierre sous le casque S.S. et, par réflexe, repoussé le canon de l’arme d’un revers de la main, puis foncé droit devant lui. Le coup est parti en l’air. Le temps que Jean-Pierre réagisse, qu’il réarme son fusil, mon père avait passé le second virage en croisant dans son élan deux autres Breiz Atao. Ceux à qui Jean-Pierre venait de crier "Par ici les gars !". Eux non plus n’ont pas eu le temps de réagir, ou peut-être l’ont-ils laissé filer afin de mieux coincer ceux qui arrivaient derrière lui ? De ceux-là, un seul a réchappé. Les autres… Il y a une stèle, un peu plus loin au bord de la route. Là où ils ont été fusillés, un peu plus tard. » 

Une fois monté en haut de la vague, Préludes se couchait d’un coup sous la survente puis repartait à la charge. D’une crête à l’autre, visiblement, le voilier gagnait du terrain. 

Le courant s’opposait à la houle du large en faisant des croche-pieds aux vagues. Il en bloquait la base tandis que leurs parties supérieures, emportées par l’élan, finissaient par s’effondrer. Et le vent emportait l’écume de leurs crêtes. Les dix mètres du voilier n’étaient rien dans ce grand chambardement océanique. À certains moments, le sommet des vagues semblait se situer bien au-dessus des barres de flèche du Centurion. Dans les creux, les voiles déventées battaient presque. Mais le courant poussait le bateau contre le vent. Une fois monté en haut de la vague, Préludes se couchait d’un coup sous la survente puis repartait à la charge. D’une crête à l’autre, visiblement, le voilier gagnait du terrain. Bientôt, nous avons aperçu devant nous une tourelle noire rayée de rouge : Mengam, qui balise des hauts-fonds dangereux dans la partie médiane du Goulet. 

« Un bateau-vivier qui vient livrer des crabes d’Irlande. Ça casse les prix sur les criées... L’Europe pervertie, c’est ça ! » 

À ce moment-là, brusquement, le Centurion s’est mis à rouler. Les pare-battages ont couiné et les amarres ont donné de violents coups de rappel. Nous nous sommes précipités sur le pont : une espèce de gros chalutier hauturier, battant pavillon anglais, venait d’entrer dans le port à pleine vitesse, levant de grosses vagues de sillage. Le temps de donner du mou aux amarres, le calme est revenu. Vociférations du skipper.
« Tu sais ce que c’est ? Un bateau-vivier qui vient livrer des crabes d’Irlande. Ça casse les prix sur les criées et je peux te dire que le consommateur n’en profite guère. L’Europe pervertie, c’est ça !
– Je vois. Et comment avez-vous baptisé votre mouvement ?
– Énergie Celtique, Celtic Power. » 

C’était la petite Antillaise craquante de l’autre nuit. « ce soir, moi aussi je suis toute seule... » 

« Oh c’est vous ! » s’est-elle exclamée en me posant les deux mains sur un bras. « Vous êtes donc toujours tout seul ? » C’était la petite Antillaise craquante de l’autre nuit. « Mais ce soir, moi aussi je suis toute seule, et vous sortez du Pacha alors que j’y entre. Ce n’est pas bien. Revenez prendre un verre avec moi. S’il vous plaît… » Elle s’est hissée sur la pointe des pieds pour me glisser à l’oreille en s’accrochant à mon épaule : « Dans les cafés, je préfère entrer accompagnée. » 

« ... ne faudrait-il pas voir plutôt le fils d’un traître cherchant à empêcher un témoin gênant de parler ? » 

Michel Pouliquen s’est de nouveau penché au-dessus de la table pour me parler à l’oreille. « S’il est admis que Robert Mengam a trahi le maquis de Ménez-Moal, on peut considérer ‘l’accident de vélomoteur’ d’un nouvel oeil. Au lieu du fils d’un grand résistant voulant venger son héros de père, ne faudrait-il pas voir plutôt le fils d’un traître cherchant à empêcher un témoin gênant de parler ? »
Il a continué avec une lueur sardonique dans le regard : « Voici ce qu’au moment venu, nous suggérerons pour décourager les amoureux de la vieille et belle France d’accorder leur confiance à un dirigeant du Nouvel Ordre Républicain. » 

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