28/05/2007


Jean Francois Diné - La douane, extrait tiré de "Cap Utopia"

Après l´arrivée sur les côtes française, je suis contrôlé par le service des douanes de Rouen.

Durant le trajet retour, je ne peux m'empêcher de questionner l'homme sur la suite des évènements. Que risque-t-il de se passer à présent avec l'artisanat indien ? Et puis d'abord, que me reproche-t-on réellement ? N'ai-je pas le droit de rapporter des souvenirs de mon voyage ? L'artisanat indien est-il prohibé en France ? Me suis-je réellement mis dans l'illégalité en rapportant quelques arcs, flèches, sarbacanes, et autres paniers ? Pour toute réponse, l'homme se contente de faire un petit signe de tête ponctué par un "- On va voir ça...". 

Quelques instants plus tard, je me retrouve une nouvelle fois au local de la douane, assis derrière ce même bureau que j'avais quitté peu de temps auparavant. Durant mon absence, l'un des douaniers a téléphoné à mon ancienne brigade de Ponthierry pour vérifier mes dires, me dit-on. Puis, sans me donner plus de précisions, il reprend sa machine à écrire et poursuit son procès-verbal. 

J'insiste alors sur le fait que non seulement je suis presque un collègue, mais que si j'ai pu commettre une quelconque infraction, c'est sans conteste de bonne foi, ayant passé plusieurs années à naviguer dans des régions assez peu fréquentées, ayant rencontré de nombreux indigènes, ayant vécu avec eux... 

Tout ce qu'ils ont trouvé dans mon bateau ne sont que des cadeaux m'ayant été offerts par ceux qui étaient devenus des amis. Il est certain que si mon voyage s'était déroulé sur les côtes d'Europe, les présents auraient été moindres, et pas un seul artisanat n'aurait encombré mon bateau de cette manière. 

Aucune de mes explications n'arrive à troubler un tant soit peu le fonctionnaire qui frappe imperturbablement les touches de sa grosse machine à écrire. Qui donc est le responsable dans cette petite équipe d'hommes en uniforme ? Celui que je pensais être le chef est parti, et c'est un autre qui semble donner les directives à présent. Je l'entends murmurer quelque chose. Puis il prend un téléphone sur une table voisine et compose un numéro. Un dialogue s'établit alors. Quelque chose de très cordial n'ayant rien à voir avec les propos de certains m'étant destinés. 

Le fonctionnaire m'ayant emmené au musée m'indique discrètement que c'est à la brigade de Gendarmerie locale qu'il téléphone à présent. Je m'efforce de tendre l'oreille le plus qu'il me soit possible dans le brouhaha diffus de ce grand local. L'homme parle en effet de l'affaire me concernant, le bateau, les arcs et flèches... Les réponses que peut lui faire le gendarme n'ont apparemment pas l'air de trop l'émouvoir. Il enchaîne sur la provenance de ces objets, puis il saisit le procès-verbal et annonce mes noms et prénoms à son interlocuteur. 

Un long moment de silence, ponctué par quelques "- A bon ?", a pour effet de me tétaniser l'esprit. Que se passe-t-il donc encore ? La conversation ne dure pas. Après avoir murmuré un "- A tout de suite...", il raccroche le combiné et, sans même donner d'autres explications qu'un bien énigmatique "- Ils arrivent...", il s'installe une nouvelle fois derrière le bureau et attend silencieusement. 

Je n'ose l'interroger de peur d'aggraver une situation qui m'échappe complètement. J'ai comme l'impression de subir une gigantesque glissade qui m'entraînerait je ne sais où et d'où il serait impossible de me retenir à quoi que ce soit. Il y a si peu de temps encore, je me trouvais dans mon bateau, insouciant, savourant le bonheur d'être enfin arrivé à bon port, après une si longue navigation. Et me voilà à présent écrasé par quelques fonctionnaires pour qui les souvenirs de mes cinq années de voyage ont constitué un délit répréhensible. 

J'attends donc également, contemplant ces arcs et flèches posés à même un sol poussiéreux, ces sarbacanes, cette gigantesque lance dont la pointe d'acier fait une vingtaine de centimètres. Les visages de Juan et des autres défilent alors dans mon esprit. Quels merveilleux moments ai-je pu vivre dans ces fabuleux endroits. 

Les moments de bonheur, lorsqu'ils ont été vécus de manière intense, et, faisant partie du passé, peuvent être contemplés derrière soi, sont un peu comme des montagnes dans un paysage. Non seulement ils donnent du relief à notre vie, mais ils nous permettent d'apprécier l'intensité du moment présent. C'est un peu comme une mesure à laquelle on se réfère immanquablement et de manière tout à fait instinctive lorsque la destinée s'obscurcit et vous fait percevoir les sombres couleurs de la fatalité. 

C'est dans cette contemplation pensive où ces instants de bonheur, encore si présents dans mon esprit, viennent s'amalgamer à cette espèce d'infortune, que je me trouve lorsqu'un véhicule bleu caractéristique de mon ancienne profession s'arrête près du bâtiment. J'observe par la fenêtre. 

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