25/05/2007


Jean Francois Diné - De la Guyane à l´Orénoque, extrait tiré de "Cap Utopia"

Nous sommes non loin des côtes du Surinam.

Thierry, assis dans le cockpit, semble on ne peut plus satisfait. On le serait à moins d´ailleurs. L´allure est idéale, vent de travers, mer belle, douceur tropicale... Roger est allongé dans le carré et paraît endormi. Le régulateur d´allure fonctionne à merveille. 

Au loin, une embarcation à moteur progresse dans notre direction. Il semble s´agir de l´une de ces grosses pirogues comme en ont les pêcheurs de ces côtes. Son moteur doit être assez puissant car, en peu de temps, elle arrive à notre hauteur et ralentit l´allure. Il s´agit en effet d´une pirogue de mer longue de six à sept mètres à l´intérieur de laquelle sont assis cinq hommes basanés, des pécheurs surinamiens sans doute. Je me méfie cependant quelque peu. La guerre civile est semble-t-il terminée dans ce pays frontalier à la Guyane, mais le très faible niveau de vie de la population peut induire à des comportements délictueux, voire criminels, lorsque l´appât du gain est trop fort. Cette côte est du reste considérée comme étant à risques pour les plaisanciers (1). 

(1) Voir paragraphe sur le Surinam à la fin de l´ouvrage. 

La pirogue tourne autour du bateau durant un court moment, puis s´immobilise quelques mètres sur bâbord. J´informe mon frère de mes craintes et lui demande d´aller chercher le fusil. Ces gens ne sont apparemment armés que de machettes, et la vue d´une arme à feu pourrait suffire à dissuader les éventuelles velléités. 

La pirogue se rapproche sans pour autant que ses occupants n´affichent le moindre signe de sympathie ou d´antipathie. Ils sont là, tous les cinq, contemplant mon bateau sans qu´aucun sourire ne vienne illuminer un seul de leur visage. Mon frère descend dans la cabine, saisit le fusil à pompe et remonte en appelant Roger. Puis, l'arme sur le torse, bien en évidence, il se dresse sur le passavant bâbord, s'accroche à l'un des haubans, et envoie un regard déterminé aux cinq hommes dont le comportement ne reflète toujours aucune intention belliqueuse. Est-ce la possession d'un tel engin qui lui donnerait un tel courage ? Ou suis-je en train de découvrir dans mon propre frère une facette m'étant totalement inconnue ? 

La vue de cette arme ne produit cependant aucun effet sur ce singulier équipage. Aucune de ces cinq physionomies n'affiche le moindre étonnement devant notre réaction si méfiante. Comme s'il était tout naturel, pour un plaisancier, d'exhiber une arme à l'approche d'une tranquille pirogue de pêcheurs... 

Enfin, après quelques instants d'un suspens de plus en plus pesant, les cinq compères s'éloignent de la même manière qu'ils étaient arrivés, c'est-à-dire sans ne faire aucun signe, aucun sourire, sans ne produire aucune parole qui eut pu nous éclairer sur le mobile de leur visite. Durant un long moment, nous les observons s'en retournant vers cette langue de terre barrant l'horizon. 

Qui donc étaient ces gens venus nous approcher de si prêt ? Même s'ils n'étaient que de simples pécheurs, le risque d'une mauvaise rencontre en mer est tel qu'aucune précaution ne me semble superflue. Les sociétés de ces pays, les mentalités de leurs habitants, leurs cultures même, sont tellement éloignées de ce que l'on connaît en occident qu'il n'est guère possible d'établir un parallèle de valeurs humaines. La guerre, la misère, l'iniquité sociale, toutes ces choses qui, là d'où nous venons, ne sont bien souvent que des mots, se retrouvent ici dans leurs plus tragiques dimensions. 

La pirogue a maintenant complètement disparu et le bateau file bon train sous la poussée d'un vent de travers arrivant du grand large. Lentement, nous nous éloignons de cette côte qui finit par se fondre dans un horizon mi-azur, mi-terreux. 

Il est très aisé de faire son point lorsque l'on navigue dans le secteur. La remontée progressive des fonds procure une indication qui pourrait presque suffire à elle seule lorsque l'on est munie d'un sondeur et de bonnes cartes. Il ne manque à cette indication qu´une droite de hauteur pour avoir sa position exacte. Un point n'est donc l'affaire que de quelques minutes. 

Nous avançons à plus de huit noeuds. Une vitesse sur le fond rarement atteinte avec mon bateau en permanence surchargé, mais qui s'explique aisément par la combinaison des forts courants et de cette allure idéale du grand largue. Nulle part ailleurs les conditions de navigations n'ont d'ailleurs été meilleures. Il n'avait suffi que de trois jours pour relier la Guyane au Venezuela avec Claudette, il semble que ce laps de temps ne devrait guère être dépassée pour atteindre une nouvelle fois le Delta de l'Orénoque. 

Les tropiques ont cette particularité remarquable que, d'un bout à l'autre de l'année, les journées sont à quelque chose prêt identiques les unes aux autres. Soleil le matin, vent tiède vous caressant la peau, firmament où le bleu est parsemé de ces petits nuages de beau temps que l'on aime contempler lorsque l'on rêvasse, allongé sur le pont... 

Comment arriverai-je à trouver la force de me réadapter sous le 50e parallèle lorsqu'il me faudra reprendre le travail ? S'il n'y avait pas ce problème insoluble de caisse de bord, il est certain qu'au lieu de mettre le cap au nord, c'est du côté du Pacifique que l'étrave se serait dirigée. 

Nous n'avons besoin que de peu pour vivre sur un bateau, la moitié d'un salaire minimum suffirait amplement. Mais voilà, lorsque le voilier aura quitté l'eau salée de l'Atlantique pour mouiller sa coque sur ce long fleuve tranquille que l´on appelle la Seine, les derniers deniers auront été dépensés, et la seule priorité sera celle de se reconstituer une santé financière. 

Cinq années plus tôt, c'était l'éternité qu'il nous semblait avoir devant nous... Cinq années de liberté, l'immensité s'entrouvrant et nous disant : Allez-y, faites ce que vous voulez, allez où vous voulez, vous êtes libres... Je me souviens que l'une de mes pensées allait parfois à ceux dont le destin, ou plutôt la volonté, car c'est la résultante de cette volonté qui forge ce que l'on appelle le destin, se limitait à accomplir huit heures de travail quotidiennes et s´immobiliser le soir devant un poste de télévision. Je me souviens de cette espèce d'incompréhension qui m'envahissait devant un schéma me semblant aussi simpliste, aussi monotone, et je me disais que j'étais bien heureux de pouvoir ainsi m'échapper d'un système qui, visiblement, ne me convenait pas. 

Cette éternité qu'il me semblait alors avoir devant moi s'est doucement écoulée sans que je ne m´en rende vraiment compte. Et maintenant que je peux les contempler ces cinq années, en mesurer tous les linéaments, presque les peser à travers l'intensité de certains instants, l'enrichissement de certaines expériences, j'ai comme le sentiment, d'avoir non pas épuisé cinq années de nos calendriers grégoriens, mais plutôt d'avoir évolué dans une dimension intemporelle bien différente de celle où je me situais avant notre départ de France. 

Je ne me reconnais plus tel que j'étais. Mes besoins, mes aspirations, mes craintes, mes ambitions même, tout cela semble avoir laissé la place à une sorte de plénitude mêlée malgré tout d'un peu de résignation. Le voyage est fini, ou presque, mais le départ de France cinq années plus tôt m'apparaît comme s´il ne datait que d´hier ; Le temps qui passe n'est qu'une vue de l'esprit. Il va falloir à présent rejoindre ceux qui m'avaient vu partir, me mêler au groupe, retrouver une place dans cette société que je ne déteste point, mais dont je ne ressens que peu d'appétences, pour combien de temps ? 

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