23/05/2007


Jean Francois Diné - Le Rio Négro, extrait tiré de "De l´Orénoque à l´Amazone"

Il nous faut à présent descendre le Rio Négro jusqu´à l´Amazone.

La navigation ne pose guère de problèmes. L'eau est beaucoup plus basse que lors de notre arrivée au mois de juillet, mais les fonds sont sains et, sauf à certains endroits où quelques traînées caractéristiques troublent la surface, aucune hésitation, aucun problème ne viennent perturber notre progression. C'est ainsi que, quelques heures après avoir quitté Solano, une gigantesque intersection d'eau nous apparaît, comme une sorte de carrefour au beau milieu de la forêt; c'est le Rio Negro. 

Le voilà donc ce géant amazonien, issu de l'accouplement de deux des plus grands: l'Orénoque et l'Amazone. Quelle drôle d'impression ressentons-nous en cet instant. Je ne m'explique pas bien cette émotion qui me fait tressaillir en apercevant cette eau foncée où jamais aucun voilier n'est encore venu mouiller sa coque. 

Il se trouve deux mille kilomètres devant l'étrave avant d'arriver à Manaos, deux mille kilomètres au plein coeur de l'Amazonie, deux mille kilomètres sans aucun renseignement quel qu'il soit. Le bateau avance à vive allure. Quelle chose étrange que cette coloration foncée de l'eau, nous avions déjà constaté une telle particularité sur l'Atabapo en amont de Puerto Vélano ; la rivière y était deux fois plus noire au point que l'on eut pensé à une quelconque pollution chimique. 

Nous arrivons à une sorte de barrière rocailleuse semblant vouloir boucher le fleuve, une chose qui n'augure rien de bon pour la suite du périple. Nous immobilisons le bateau en dessinant des cercles sur l'eau, puis étudions ce premier obstacle à la jumelle. Après une demi-heure d'hésitation, nous décidons de tenter le passage près de la rive droite.
Le moment est affolant. A mesure de notre approche vers cet affreux tas de cailloux, ma respiration semble se faire de plus en plus difficile ; quelque chose à l'air de m'écraser le thorax. La profondeur diminue alors que le courant s'accélère, ce qui forme de grosses turbulences à la surface. Soudainement, nous nous sentons littéralement aspirés par la rapidité des flots sans n'y pouvoir rien faire. Cela va très vite, on n'a pas le temps de réfléchir. Ce n'est plus mon intelligence qui me fait manoeuvrer le bateau, mais une sorte d'instinct qui décide des coups de barre à donner. En quelques secondes, nous nous retrouvons de l'autre côté, dans des eaux qui nous apparaissent d'un calme extraordinaire tant le contraste est subit. 

Ce rapide était marqué sur notre carte au un millionième par un petit trait barrant le fleuve. Nous poursuivons notre route et arrivons, quelques heures plus tard, à San Carlos du Rio Negro, une petite bourgade située non loin de la frontière brésilienne. Un garde national nous observe en regardant dans une paire de jumelles. Nous débarquons et allons présenter nos passeports accompagnés de cette liasse de papiers et autorisations diverses qui sont à nouveau visés. Nous nous rendons ensuite à la caserne afin d'obtenir d'éventuels renseignements sur la navigation en aval et les formalités d'entrée au Brésil car, tout comme lors de notre arrivée au Venezuela, nous n'avons aucun visa. Le commandant de cette unité frontalière est un capitaine qu'il nous fut donné de rencontrer lors de notre escale à Puerto Ayacucho, un homme de couleur noire, très aimable et très compétent, originaire de la région de Maracaibo. Les formalités d'entrée au Brésil ne peuvent être faites qu'à Manaus, dit-il, la frontière est gardée par un contingent de l'armée brésilienne. Mais pour ce qui est de la navigation proprement dite, Il ne sait pas, il n'y est jamais allé. 

Quelques lettres nous attendent en poste restante, des amis, ainsi que la famille de Claudette et les établissements Volvo qui nous signalent que la panne de l'inverseur ne risque pas de s'aggraver. Nous n'avons plus de marche arrière, certes, mais si nous surveillons le niveau d'huile la marche avant devrait pouvoir tenir jusqu'à Belém ... 

Le courrier, c'est un peu la friandise de l'esprit durant ces longs voyages. On l'espère, on l'attend, on serait prêt à sacrifier une semaine complète pour une seule de ces petites lettres, quelques mots anodins sur une feuille de cahier mal déchirée. Ce ne sont pas simplement des nouvelles, des phrases, du papier, mais des pensées, de la chaleur humaine, quelque chose qui, sans que cela ne nous apparaisse très clairement, est aussi comme une nourriture, la nourriture de l'âme.

Ce voyage, cette aventure, nous sommes les seuls à l'avoir voulu, bien sûr. Certains nous ont cependant encouragé, alors que d'autres l'ont simplement toléré, mais il en est qui nous en ont tenu rigueur, se sentant directement concernés par cette exaction, à les entendre, jetait l'opprobre sur toute une famille. Partir ainsi, sur un bateau, cela ne se fait pas, ou plutôt ne se fait plus. Si l'on veut de l'aventure, il y a la télévision, ou le cinéma, ou même la lecture, et lorsque l'on a sa place dans la société, que l'on est confortablement installé sur l'échelle sociale, avec devant soi tout « l´avenir » que puisse désirer un honnête homme, que l'on est quelqu'un de « sérieux », de « terre à terre », de « réfléchi », alors on ne s'embarque pas dans une pareille galère, et même si l'on n'en a rien à faire de sa propre existence, il y a celle des autres à laquelle il eut été convenable de penser avant de "commettre l'irréparable". Ce sont là des mots qui résonnent encore dans ma tête, des mots qui ont eu l'effet d'un formidable coup de hache sur une bien grosse amarre, mais des mots auxquels je ne peux m'empêcher de penser en voyant ces quelques lettres arrivant de mon pays. 

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