21/05/2007


Jean Francois Diné - Chez les Yanomamis, extrait tiré de "Cap Utopia"

Nous posons l´ancre devant un village Yanomami et y demeurons durant un long moment.

Si la forêt amazonienne est apparentée à un gigantesque poumon lorsqu'on la considère à l'échelle de la planète, vue depuis l'oeil d'un observateur du haut de son embarcation flottant sur l'une des innombrables veines et artères que sont les fleuves et rivières, il semble s'agir d'une sorte de paradis oublié. Un paradis, car la vie y est si simple, si facile, que l'on se prend bien souvent à s'interroger sur les véritables "bienfaits" de nos civilisations occidentales, et oublié car depuis notre arrivée près de ce village amérindien, il y a presque deux mois, il n'est pas une âme, autre que celles de nos bien singuliers voisins, qui soit venue nous rendre visite. 

Certes, nous savons pertinemment que l'endroit où nous sommes ancrés constitue une gigantesque réserve interdite aux touristes, et que les autorisations nous ayant été délivrées ne l'ont été que de manière assez exceptionnelle. Mais cette impression non pas d'isolement, ni de solitude, mais plutôt d'exclusivité, produit sur nous une sensation de plénitude mentale. Oui, le paradis existe, et ses mouillages y sont véritablement idylliques ! 

Il n'est pas une journée sans que l'un des habitants de ce village ne vienne frapper à la coque. Nous l'invitons à monter à bord, bien sûr. Il me semble d'ailleurs que les codes de ces deux cultures si différentes que sont celle des Yanomamis et la nôtre, aient été largement respectés. Nous les accueillons tour à tour sur le bateau, notre maison sur l'eau, comme ils disent, et eux nous reçoivent chez eux, dans ces habitations de conception si simple et où il serait difficile de faire aménagement plus succinct. L'obscurité y serait quasi totale s'il n'y avait pas la lueur des quelques feux de bois entretenus en permanence. Cette lueur parfois peu vive laisse entrevoir des hamacs dans lesquels des ombres indistinctes se meuvent. Ce sont des hommes, des femmes ou des enfants se prélassant dans la douce tiédeur du carbet, à l'abri du moindre petit moustique. 

Pourrait-on concevoir une vie aussi facile que celle que mènent ces gens dans ce petit village au bord de l'eau ? Pas d'horaire à respecter, de hiérarchie à écouter, aucune obligation légale, la liberté de tout, aucun carcan mental de quelque nature qui soit, vivant avec pour seule contrainte celle de se remplir l'estomac. Le reste n'est que jeux et repos. On se fait bien quelques petites guerres entre communautés de temps à autre, il arrive que l'on se vole des femmes lorsque le besoin se fait sentir, mais tout cela de manière assez exceptionnelle et qui participerait presque, pourrait-on dire, à l'équilibre de ces cultures vivant en dehors du temps. 

L'évolution de l'être est-elle réellement indispensable ? N'y a-t-il pas à travers cette gigantesque course au "progrès" que l'on pratique en occident une certaine quantité d'inconscience et d'hypocrisie ? Ce que nous appelons "le progrès", et qui n'est bien souvent qu'une certaine aliénation matérielle, et donc mentale, de l'individu, ne constitue-t-il pas un obstacle à cette chose bien difficile à définir lorsque l'on évolue dans nos sociétés industrialisées, mais dont les contours forment ce que l'on pourrait vulgairement nommer le « bonheur » ? Cette marche en avant qu'il nous semble faire à force de recherches scientifiques, de découvertes technologiques, n'est-elle pas en fait, dans une certaine mesure, une marche en arrière au sens même des besoins intrinsèques de l'espèce humaine ? Ces questions qui me semblent fondamentales après ces trois années de voyage, je me les pose de plus en plus en voyant chaque jour ces gens évoluer sur ce gigantesque terrain de chasse et de jeux que constitue la forêt amazonienne. 

Juan me fait signe de m'asseoir comme il le fait lui-même, c'est-à-dire à même le sol. Le feu de bois autour duquel gravite le groupe nécessite une certaine réactivation. C'est Tixicome qui s'en charge. En quelques secondes, après avoir rapproché les morceaux de bois et soufflé sur une braise agonisante, de petites flammes jaillissent en illuminant les visages de mes hôtes. Les lueurs rougeoyantes se réfléchissent dans tout le carbet et les formes de ce qui n'étaient que des silhouettes apparaissent à mes yeux. 

Non loin de moi, je distingue une jeune femme allongée dans l'un de ces hamacs de fibres séchées comme seuls peuvent en utiliser les Yanomamis. C'est un corps nu à la poitrine lourde et magnifiquement galbée qui se découpe dans cet intérieur si rudimentaire, et sur lequel se reflète lascivement les chaudes lueurs d'un feu se revigorant. En observant cette femme innocemment étendue, je mesure toute la distance qui sépare nos deux cultures. Rien de leur comportement n'a jamais affiché quoi que ce soit que la nature n'ait utilement imposé. Et les plaisirs charnels, comme le reste d'ailleurs, en sont restés au stade du simple besoin physique, de la même manière qu'ils ont besoin de boire, manger, dormir, aimer et être aimés. 

Pourraient-ils comprendre qu'en d'autres endroits, cet appétit naturel puisse être enrobé de toutes sortes de tabous, de préjugés, parfois même de dérèglements comportementaux ? Ce sont nos réalités à nous autres qui vivons dans le béton, ayant tout oublié de nos racines et dont la seule vision de ce que peut-être la réalité originelle, non pas imposée, mais proposée par la nature aux débuts des temps, lorsque Dieu n'était pas encore publié, nous apparaît avec une telle distorsion que la simple confrontation avec cette simplicité de vie ne peut se faire sans une certaine stupéfaction. 

Combien de temps reste-t-il à ces gens avant de tomber, eux aussi, dans ce tourbillon infernal qui nous a corrompus nous autres "civilisés" ? Les évangélistes (1) sont à leur porte, prêt à faire éclore dans ces esprits encore épargnés le germe qui pervertit les âmes. Et nous nous sommes là, béats devant tant d'innocence, impuissants face à une telle menace, et nous interrogeant sur la destinée de ces pauvres populations. 

(1) Le terme évangéliste est ici cité en un terme général qui englobe toutes ces sectes avides d'endoctrinement : les évangélistes à proprement parler, bien sûr, mais également les adventistes, les témoins de Jéhovah, et toutes ces cohortes de pseudo religieux qui n'en finissent plus de polluer ce que la planète compte encore d´authentique dans son patrimoine culturel. 

Donnez une note :

Votre commentaire
Tous les commentaires sont modérés avant publication, afin de garder toute objectivité, les publicités cachées ou contre publicités sont interdites, et leurs auteurs seront black-listés.

Voir toutes les news

Follow us on socials networks

facebook twitter dailymotion google

Abonnez-vous aux flux RSS

Suivez l’actualité de tous nos magazines en vous abonnant à notre flux RSS ou en vous inscrivant à notre newsletter que vous recevrez par email.

S'abonner à un flux RSS

S'abonner à une newsletter