16/05/2007


Jean Francois Diné - Le lépreux, extrait tiré de "Mon képi pour un océan"

Après avoir remonté le fleuve Gambie, nous nous retrouvons à Benjul et préparons notre départ pour la Casamance.

Le sable recouvrant le sol est brûlant, mais les rues sont grouillantes de monde, de partout les gens déambulent. Il n'est pas un endroit où l'on ne perçoive un mouvement de vie malgré une atmosphère torride. 

Nous nous asseyons sur une sorte de grande marche à l'ombre d'un imposant porche en pierre de taille. Un léger courant d'air nous caresse la peau. Envie de ne plus bouger. Quel pays... 

Face à nous, trois gambiens assis sur de petits tabourets en osier préparent des sandwichs. Pour quatre dalasis, soit l'équivalent de deux de nos francs français, on vous garnit généreusement la moitié d'un gros pain de viande de boeuf, d´oignons, de piments et d´une sauce épaisse imbibant la mie et vous mettant l'eau à la bouche. Le tout soigneusement emballée dans la page d'un journal local. 

Je me lève et m'approche de ces gens qui me regardent arriver sans pour cela interrompre un tant soit peu leurs mouvements, des mouvements semblant tout machinaux du reste. L'un coupe la viande, les oignons et les piments, l'autre les fait cuire tout en remuant la sauce, quant au troisième, il ouvre le pain à l'aide d'un grand couteau et garni les casse-croûte, des casse-croûte se vendant à une cadence folle ; il n'est pas un instant sans qu'une personne ne s'arrête, tende l'argent, et s'en retourne en dévorant ce mets encore tout dégoulinant. Je paie le troisième homme et revient m´asseoir sous le porche. 

Ma femme n'a pas faim. Ce soleil de plomb, cette atmosphère étouffante ont plutôt pour effet de lui assécher la gorge. Elle me fait cependant un petit signe de tête indiquant une personne assise à même le sol à quelques mètres de nous. Je ne l'avais pas remarqué. 

Oh, le pauvre homme ! Ses habits ne sont que de misérables haillons, couleur terre séchée, déchirés aux jointures, et plus voisin du linceul que du quelconque vêtement. Des boursouflures, de larges crevasses recouvertes d'une espèce de croûte mi-rougeâtre, mi-jaunâtre, lui déforment les avant-bras. Ses mains semblent repliées sur elles-mêmes, mais en observant plus amplement on se rend compte que ce ne sont pas des doigts qui en garnissent les extrémités mais de petits moignons difformes dont la peau sèche et craquelée à l'air de se répandre en lambeaux. 

Son visage n'en est plus un. Son oeil gauche regarde fixement devant lui. Son oeil droit n'est en fait qu'une sorte de cavité dans laquelle on aperçoit distinctement quelque chose de blanchâtre et d'immobile. Un morceau de chair purulent et aplati figure ce qui avait peut-être été un nez. 

Cet horrible faciès, comme tétanisé sur ce corps inerte, semble ne plus rien percevoir des choses l'entourant. C'est à peine s'il entrevoit les quelques passants s'arrêtant à sa hauteur l'espace d'une demi-seconde et jetant deux ou trois piécettes dans cette boîte de conserve posée face à lui. 

C'est un lépreux. 

Comment peut-il être possible sur cette terre où nous nous démenons tous pour atteindre un tant soit peu de bonheur, que l'on puisse arriver un tel état de misère ? 

Avoir encore dans les yeux la vision de ces paysages extraordinaires, dans les oreilles le son des tam-tams, le fabuleux concerto de toute la création lorsque le soleil est à l'horizon, se sentir encore enivré par les senteurs tropicales, et se retrouver là, avec devant soi le sinistre spectacle de cette réalité africaine, dans toute sa cruauté, dans toute sa véracité. 

Il me semble qu'il y ait là non pas la forme humaine d'un être dénaturé par la maladie, mais une sorte de dramatique symbole venant froidement transfigurer l'expérience d'un formidable voyage dans l´une des contrées les plus fabuleuses de cette partie du continent noir. 

Est-il possible qu'un être pareil puisse penser, être animé de sentiments d'amour ou de haine, avoir des besoins, des envies, de l'affection pour quelqu'un, alors même qu'il n'est plus dans cette société gambienne qu'une sorte de déchet, une ordure attendant que ce filament étroit le reliant encore au monde des hommes et que l'on appelle la vie se soit définitivement rompu. 

Comment donc, cet être suprême, ce Dieu, comme il est nommé de partout, s'il existe, peut-il admettre que de pareilles choses puissent exister ? Comment peut-on croire en un au-delà, louer une quelconque divinité, tout en constatant cette lamentable réalité ? 

Je l'observe sans ne rien dire, avec dans l'esprit cet âcre sentiment de colère et d'impuissance que l'on ressent généralement en présence de pareilles visions. 

Cette réalité froide et sans appel vient à point tempérer l'enthousiasme débordant qui nous animait depuis notre arrivée dans ce pays. 

Je me lève, m'approche du pauvre homme et dépose mon sandwich à ses pieds. Il le prend avec le reste de ses deux mains atrophiées, me fait un signe de remerciement, puis le porte à sa bouche et le mange. Je dépose également un billet de cinq dalasis dans sa boîte et retourne m´asseoir vers Claudette. 

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