14/05/2007


Jean Francois Diné - Le chien abandonné, extrait tiré de "Mon képi pour un océan"

Nous descendons la côte espagnole côté Méditerranée et arrivons dans un petit port près d´Almeria.

C'est un long quai rectiligne que nous longeons, un de ces quais crasseux comme le sont généralement ceux des ports de pêche de la côte espagnole. Le moteur ronronne doucement sous la table de carré. Tout est calme à présent, plus rien ne bouge dans le voilier. La carène semble glisser sur cette eau plate et sans ride. 

L'impression est merveilleuse. Après ces longues heures de course avec les vagues, se retrouver ainsi, en toute sécurité, dans un petit port aussi tranquille que sympa, et entendre le doux chuintement de l'eau sur la coque tout en préparant enfin les amarres, si ce n'est pas du bonheur que l'on éprouve en ces instants divins, c´est en tout cas une sorte de profonde plénitude qui détend le corps et repose l'esprit. 

Michka est en éveil. Un chien aboie au loin. Cela provient de l'extrémité du môle, un endroit où l'on aperçoit les mâts de deux voiliers amarrés l´un derrière l´autre. L'un arbore le pavillon britannique, l´autre les couleurs de l´hexagone. 

Mais il n'est guère besoin de voir les pavillons pour se faire une idée de leur nationalité ; le premier est rutilant de toutes parts, quant au second, une méchante ligne rouge aux bords plus ou moins rectilignes et sur laquelle sont accrochés quelques pneus usagés, donne le pendant à une coque de couleur jaune terne où la ligne de flottaison est à peine visible tant les algues qui la recouvrent sont épaisses. 

Non loin sur le quai, un berger allemand efflanqué nous regarde arriver en gémissant. Il attend à l'endroit même où il est évident que nous amarrerions le bateau. 

La pauvre bête tourne et retourne sur elle-même, à la manière d'un chien que quelque chose rendrait heureux. Ses gémissements sont entrecoupés d'aboiements courts et presque étouffés, comme s'il essayait de mettre un frein à ses instincts. Son corps est décharné, son squelette se dessine distinctement sur ses flancs, mais ses yeux étincellent d'une lueur joyeuse. 

Il nous regarde en tirant la langue, comme s'il nous attendait. L'une de ses pattes est blessée, ce qui le fait tressaillir de temps à autre. Alors il s'assit sur son arrière-train, se mordille l'endroit douloureux du bout des dents, puis reprend son étrange mimique. 

Alors que le bateau touche le quai et que je m´apprête à descendre poser l´amarre, son regard devient lugubre. Sa queue décharnée qui remuait à la manière de celle d'un chien faisant la fête à son maître, retombe entre ses jambes. On le voit comme tressaillir. Sa gueule se referme. Il ne bouge plus. Il demeure ainsi quelques minutes, le temps que nous amarrions le bateau, puis s'en retourne, la tête basse, la queue entre les jambes, en sautillant pour ne pas marcher sur sa patte malade.
Nous apprendrons par la suite que ce chien n'est autre que celui d'un splendide voilier français ayant fait escale dans ce port et l'ayant abandonné sur ce quai crasseux. 

Lorsque le voilier reparti, la pauvre bête le suivit en aboyant jusqu'à l'extrémité de la jetée et regarda en gémissant le bateau disparaitre sur l'horizon. Elle attendit désespérément, sans boire, ni manger, durant deux jours et deux nuits. À l'aube du troisième jour, on la vit revenir vers le port, perdue, ne sachant ou aller. 

Depuis ce temps, quelques pécheurs espagnols lui donnent à manger, mais d'autres, au contraire, lui lancent des pierres lorsqu'elle se met à aboyer comme elle l'a fait lors de notre arrivée. Car le pauvre animal, avec cette confiance aveugle de la bête fidèle, guette le retour de son maître et accourt dès qu'un voilier fait son entrée au port. 

C'est ainsi qu'il fut blessé du reste, un méchant morceau de bois lancé par l'un de ces rudes hommes forgés par le vent, la pluie et les vagues, croyant en Dieu et la Sainte Vierge, courageux, accueillants, généreux, certes, mais peu habitués à penser, et dont l'horizon intérieur n'est guère plus étendu que celui du pont de leur bateau. 

Sept heures du matin. Le moteur est en route, je grimpe sur le quai larguer l´amarre. 

Le chien n'est pas venu, mais je l'aperçois à une centaine de mètres, sous la coque d'une vieille barcasse, nous observer silencieusement. Son regard croise mon regard et s'y arrête durant quelques instants, comme s'il voulait communiquer avec moi. 

Comment donc, un être que l'on dit humain, propriétaire d'un voilier comme le mien, faisant route vers le soleil des tropiques, des rêves plein la tête sans doute, a-t-il pu agir de cette manière ? Comment peut-on aimer la mer, la vie, la liberté, et se conduire de façon aussi abjecte ? Est-il possible que l'on puisse avoir le désir de vivre réellement, d'enrichir son esprit, tout en ayant aussi peu de conscience ? 

Qui sont donc ces misérables ? Quel est le nom de ce bateau ? Je n'ai pu obtenir aucune indication, ni de la part de la capitainerie, ni de la part d'aucun des pêcheurs rencontrés depuis hier. Quelque chose me fait très mal au fond de moi-même. 

Le regard malheureux de cette pauvre bête est toujours posé sur le mien, comme s'il me disait :
- Je peux venir avec vous si vous voulez... 

Mon bateau s'éloigne doucement vers la sortie du port. L´animal n'est plus à présent qu'un minuscule point marron qui finit par disparaitre derrière la haute silhouette de quelques gros bateaux de pêche. 

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1 commentaire

07/09/2009 09:20 - guy.roselyne a dit :

LE CHIEN ABANDONNE

Bonjour, votre histoire est bien belle, bien écrite mais je m'attendais à un dénouement heureux à la fin, pourquoi vous n'avez pas adopté cette pauvre bête? C'est triste, moi même je possède un chien que j'ai sorti de la SPA il y a une dizaine d'année et il est heureux... croyez moi! Cordialement Guy.

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