27/07/2011


Tara - Questions à Etienne Bourgeois et Eric Karsenti, codirecteurs de l'expédition Tara Oceans

Questions à Etienne Bourgois et Eric Karsenti, codirecteurs de l'expédition Tara Oceans

Avant l'été, les deux co-directeurs font le point sur l'expédition Tara Oceans, le programme scientifique à terre dans les années à venir et les grands défis qui se préparent pour le projet Tara Expéditions. 

Certains membres d'équipage et des scientifiques à bord se sont prêtés récemment à ce questionnaire. Première question, quel est pour l'instant votre meilleur souvenir de Tara Oceans ?

Etienne Bourgois :

A bord de Tara, en février dernier, dans les canaux de Patagonie. Sous la pluie, le vent de face, rien ni personne à l'horizon et tous ces échanges entre les personnes embarquées. 

Eric Karsenti :

Le jour du départ de l'expédition, sur Tara, j'avais imaginé cette mission depuis si longtemps et là sur le pont du bateau, je me pinçais pour réaliser que c'était vrai. 

Votre pire souvenir de Tara Oceans ?

Etienne Bourgois :

Juste avant que le bateau n'arrive à Mumbai. Nous n'avions pas les autorisations de prélever dans les eaux indiennes, ni de rentrer dans les eaux territoriales, nous étions très loin de toute autre terre ! Il fallait piloter en direct cette situation de crise, heure par heure depuis Paris. Heureusement, nous avons eu finalement l'autorisation de rentrer dans le port. 

Eric Karsenti :

Le jour où l'European Research Council a refusé une de mes demandes de financement. Nous avions besoin de cet argent pour assurer une meilleure coordination du projet et la mise en place de la banque de données. 

Une appréhension depuis le début ?

Etienne Bourgois :

Oui, quand le bateau a eu 80 nœuds de vent avant d'arriver à Ushuaïa. Dans ce genre de cas, on n'est jamais serein à 100 %... 

Eric Karsenti :

L'étape entre Buenos Aires et Ushuaïa en effet a été difficile en tant que chef scientifique embarqué. Les conditions météo étaient dantesques et nous avions pour défi de faire les stations à des endroits et à des moments très précis. 

Ce que l'expédition vous a apporté pour l'instant ?

Etienne Bourgois :- D'abord un enrichissement de mes connaissances sur le plancton et sur son rôle. Je savais très peu de choses. Mais j'ai vite compris l'importance des micro-organismes et réalisé que la biodiversité en général n'était pas un décor. Nous, humains, nous sommes directement dépendants de cette biodiversité.- Ensuite, cette expédition m'a confirmé que le temps de la recherche fondamentale n'est pas celui de la consommation habituelle ! On nous demande des résultats dès maintenant alors que cette expédition est énorme et que nous venons juste de mettre en place les cadres du puzzle.- Et enfin cela m'a apporté le plaisir de voir les enfants travailler en classe sur Tara Oceans, de les voir avoir envie de changer les choses.[stitre]Eric Karsenti :

- Une nouvelle façon de travailler avec des personnes aux compétences très différentes : marins, journalistes, scientifiques, salariés de la Fondation Tara.
- D'un point de vue scientifique, c'est un changement de discipline total pour moi. Je suis passé de la cellule, à la planète et aux organismes qui régulent notre climat !
J'ai aussi beaucoup appris aussi sur ces nouvelles méthodes que nous utilisons pour Tara Oceans qui allient océanographie, biologie marine, l'utilisation des satellites, l'utilisation d'un bateau, le séquençage, etc... 

Avez vous un message à adresser aux personnes qui nous suivent ?

Etienne Bourgois :

Les données que nous récoltons depuis presque deux ans sont primordiales !
Merci beaucoup de croire en nous, merci pour vos signes ou messages d'encouragement. Ils sont importants pour l'équipe. 

Eric Karsenti :

Mon premier message serait : si on a un rêve il ne faut jamais l'abandonner.
Et mon deuxième : l'humanité traverse une grave crise écologique et politique. Il faut faire évoluer les choses en se battant d'une manière positive. C'est que nous essayons de faire avec Tara Oceans, les personnes dans ce projet dépensent une énergie colossale et se battent pour des enjeux collectifs importants pour l'humanité. Notre projet est fédérateur, rejoignez nous ! 

Pouvez-vous faire un point sur l'expédition ?

Etienne Bourgois :

Actuellement aux îles Gambier, Tara continuera ensuite sa route vers Papeete qu'il atteindra à la mi-août. Ce sera le point le plus à l'Ouest de l'expédition et le plus loin de la France métropolitaine.
Nous avons fêté ces derniers jours notre 400ème mise à l'eau de l'instrument phare de l'expédition, la rosette-CTD, en 113 stations de prélèvements effectués. C'est un travail considérable. 

Eric Karsenti :

Nous avons réussi toute la mise au point de l'échantillonnage, la collecte fonctionne bien, les laboratoires impliqués récupèrent correctement les données et les échantillons à la fois du plancton et des coraux. Mais il nous manque encore des financements pour boucler l'expédition. 

Quel est l'état du bateau ?

Etienne Bourgois :

On le bichonne après déjà 80.000 km parcourus depuis le début. Nous avons fait un maximum de voile. Le bateau est sollicité en permanence depuis presque deux ans maintenant, sans possibilité de s'arrêter longtemps sur un chantier. L'équipage travaille donc à la maintenance du bateau dès que l'expédition le permet. 

Quels sont les grands défis à venir pour l'expédition ?

Etienne Bourgois :

Nous avons une saison d'été chargée avec une mission actuellement sur les récifs coralliens aux îles Gambier, une mission avec des planeurs sous-marins aux îles Marquises, puis l'étude du « continent » de plastique entre Hawaï et San Diego. Nous allons passer dans ce gyre (tourbillon) qui nourrit toutes les imaginations. Nous sommes très curieux de pouvoir étudier cette zone. 

Dans votre plus récente interview vous parliez de difficultés à boucler les budgets où en êtes vous de ce point de vue là ?

Etienne Bourgois :

Oui, effectivement cet aspect n'est pas facile. On navigue à vue. Et même si nous recevons beaucoup d'encouragements, de telles missions sont difficiles à financer.
Pour un financeur, nous ne rentrons pas dans les schémas type d'une course à la voile par exemple. La recherche sur les micro-organismes marins c'est un peu moins glamour mais cela a beaucoup plus de sens !
Je tiens d'autant plus à remercier tous nos partenaires qui nous suivent dans cette aventure notamment agnès b., la Fondation Veolia Environnement, la Fondation EDF Diversiterre, le CNRS, l'EMBL, le CEA, la Fondation Prince Albert II de Monaco, World Courier, Cap l'Orient, et la Région Bretagne pour les plus importants. 

Comment se dessine la suite pour le programme scientifique ?

Eric Karsenti :

Nous sommes dans la deuxième phase, celle de l'analyse et l'interprétation. Nous avons récemment eu une réunion avec les principaux scientifiques du consortium Oceans pour organiser correctement la phase d'analyse. Nous avons choisi aussi un certain nombre de stations à étudier en priorité. Nous sommes aussi en train de rédiger 3 articles pour des revues scientifiques : sur la génomique, sur l'écologie et enfin sur la circulation des espèces planctoniques entre les océans.
Le problème le plus important que nous rencontrons concerne le traitement des données. Il nous manque encore des financements.
Nous sommes très heureux cependant car notre projet est largement reconnu aujourd'hui en France et à l'étranger. 

Quels sont les grands défis à venir pour le projet Tara Expéditions ?

Etienne Bourgois :

Nous avons tellement accumulé de données, il nous faudra d'abord digérer tout ça en poursuivant les analyses dans les laboratoires à terre, comme l'explique Eric. Mais nous travaillons en parallèle sur de nouvelles missions autour de la recherche, nous pourrons vous en dire plus à la rentrée mais les projets ne manquent pas !
Tara est un outil merveilleux qui s'adapte à beaucoup de types de mission.
Nous avons également des projets de films et puis nous réfléchissons déjà au sommet de la Terre qui aura lieu à Rio dans un an. Il s'agit d'un événement majeur, vingt ans après le Sommet de Rio de 1992.
Nous sommes aussi à moins d'un an des élections présidentielles, nous serons attentifs aux promesses des candidats dans le domaine de l'environnement, particulièrement des océans, et à leur mise en place. Les politiques doivent prendre en compte ce que nous faisons, les résultats que nous obtenons et les recommandations qui en découleront. 

A quel moment le bateau va-t-il rentrer en France ?

Etienne Bourgois :

Vers la fin du mois de mars 2012 à Lorient. 

Dans un article du Monde daté du 24 juin, « Les océans seraient à la veille d'une crise biologique inédite depuis 55 millions d'années ». Comment cela vous fait-il réagir ?

Etienne Bourgois :

Au dire des scientifiques il y a une méconnaissance totale des Océans. La présidente d'Universcience, Madame Claudie Haigneré, disait très justement récemment « Nous connaissons mieux la Lune que les Océans ». Malgré leur énorme capacité à absorber le CO2, nous savons que les paramètres chimiques de l'océan sont en train de changer, l'impact des pollutions locales ou globales, la surpêche, l'augmentation des températures des eaux de surface est réel. Grâce à ses recherches Tara Oceans apportera sa contribution pour modéliser sur les Océans, je l'espère le plus vite possible.
Mais ce qui me fait réagir, au delà du savoir scientifique que nous sommes en train de bâtir, c'est ce que tout cela signifie pour notre avenir proche, celui des hommes. Doit-on subir comme une fatalité tous ces constats ? Que sait-on des capacités de la planète - et notamment de son immense océan - à recouvrer l'équilibre ? 

Les hommes disposent d'une intelligence hors du commun. A quoi doit-elle nous servir si ce n'est à nous sauver ? Il faut s'engager à l'employer, c'est ma conviction. C'est ce qui a donné naissance aux missions Tara Arctic et Tara Oceans. Maintenant avec ces expéditions nous commençons à comprendre l'importance des océans pour notre survie.
Contrôle des pollutions, partage des ressources, préservation des équilibres, sans une gouvernance globale, ce que l'homme préserve quelque part sera annulé par ce qui est détruit ailleurs, car tout se répercute. J'en appelle à une gouvernance intelligente, humaniste, de la haute mer par l'ensemble des Etats. C'est, je crois, le défi colossal mais réalisable auquel on doit s'atteler. Nous y réfléchissons déjà. 

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