01/02/2008


Vaïhéré - 1er février 2008 / 51e jour d´expédition

Escapades entre les îles

L´expédition poursuit sa route, toujours plus au sud, de l´archipel Melchior à l´île Pléneau. Le temps gris et pluvieux n´empêche pas les premières escapades à terre, en complète autonomie, et la rencontre avec les habitants des lieux. Pour Xavier, Pierre et Siegfried, l´apprentissage de la vie en milieu extrême a commencé. 

« Champagne, chauffage, le Drake est passé, et c´est toujours une grosse étape, un peu comme une porte dérobée, le tunnel d´Alice aux pays des merveilles, un sas... le sas pour l´Antarctique.» Pourtant, la première chose qui s´impose en ce lundi 21 janvier est de dormir. Dormir normalement sans avoir une main, un genou ou un pied en appui sur un placard, une cloison. De 7h à 13h, pas un mouvement à bord d´Okolé, tout le monde dort du sommeil du bien heureux. «Pas de bruit, pas de sifflement, pas de vent, pas de vague, juste la respiration du vieux continent nous berçant au creux de sa sagesse et en paix ». 

Température extérieure : 2°C. Température intérieure : 10°C ! Un vrai plaisir que de se glisser dedans. Pourtant dehors, une lumière intense transperce le grand manteau gris qui recouvrait le ciel depuis le départ d´Ushuaïa. Les panneaux solaires sont en pleine charge. L´équipage aussi. Au dîner, tout le monde a pris place autour de la table du carré, comme à Porto Torro. Il n´y a plus de quart. Dans les verres, on arrose la glace millénaire d´un peu de cachaça. L´équipage réuni fait le point sur les prochaines étapes et mouillages de l´expédition, carte et croquis à l´appui. Le baromètre baisse. Dehors, le ciel est couvert, il ne fera pas nuit. 

Naviguer aux extrêmes 

Mercredi 23 janvier. Okolé quitte le mouillage par la petite passe, entre les Omega et Eta pour ressortir dans Andersen Harbour. Le voilier file entre les montagnes de glace. 

« Sur l´horizon, une silhouette se dessine dans la brume, elle s´approche, on devine un ketch (voilier à deux mâts dont le plus grand se situe à l´avant), une coque noire, pas de doute c´est le fameux Pen Duick VI. La mer est calme et le vent léger, nous nous amarrons à couple et nous nous laissons dériver. Juliette Arnaud et leur équipage nous accueille sur leur pont pour partager cette petite pause amicale. Eux reviennent de Port Lockroy, nous, nous y allons. Echange d´informations sur la glace, la météo, le Drake, notre expédition, leur retour en France en bateau. Juliette nous parle de sa suspicion de crise d´appendicite, finalement diagnostiquée comme un abcès intestinal par le médecin de la base ukrainienne puis en observation sur un paquebot. Sous traitement antibiotique, elle recevra des soins supplémentaires à Ushuaia, mais d'ici là, il y a toujours ce fameux Drake. Cela nous rappelle que même s´il existe des procédures d'évacuation rapides (un navire hôpital de l´armée chilienne peut être sur zone), nous sommes dans des conditions d´isolement, ou chaque avarie doit être anticipée et pouvoir être résolue en toute autonomie ». 

Le vent tombe et c´est au moteur qu´Okolé longe la côte orientale de l´île Anvers, emprunte le canal Neumayer, qui file entre les îles Anvers et Wiencke. Dans la dernière courbe et après de nombreux slaloms entre les gros et les petits glaçons (même un bloc de quelques kilos représente un danger pour la coque en polyester et ce, proportionnellement à la vitesse du bateau), la nuit s´installe et le vent forcit. Il est minuit passé, on ne distingue plus les glaçons en surface. Le froid et la fatigue d´une longue journée de navigation marque les visages. A trois reprises, Okolé tente de mouiller l´ancre et s´assurer qu´elle accroche bien au fond. La troisième est la bonne. Le sommeil emporte l´équipage vers un matin plus calme puisque la pluie abat grand vent : il n´y aura pas de vent demain ! 

Jeudi 24 janvier

« Rencontré en décembre à l'île Enterprise, puis à Ushuaia, voici l'Europa qui vient nous tenir compagnie en baie de Port Lockroy. De nouveau, nous avons l´impression d´amarrer aux côtés du Pourquoi-Pas. Erik, le capitaine, nous invite à bord, très intéressé à l´idée qu´il y a un siècle, un bateau quasi identique au sien a découvert cette baie. Aujourd´hui, la base qui bat pavillon britannique porte toujours le nom de baptême donné par Charcot en hommage à un politicien français attentif aux démarches du commandant. Après une bonne journée à leur bord, nos rêves vogueront cette nuit sur un fameux trois mâts aux vernis et bronzes patinés par les embruns historiques d´une aventure centenaire ». 

Vendredi 25 janvier

Nuit très agitée, mais l´ancre a tenu le coup. Le voisin de mouillage a chassé sur son ancre et a bien failli finir sur les cailloux. Même au mouillage, il faut établir une veille. La prudence est toujours de mise. Il pleut, il pleut, il pleut et il pleut, ce qui en plus de saper un peu le moral, renforce surtout et franchement le taux d´humidité intérieur. Il fait un petit 7°C à l´intérieur et dehors, il fait vraiment froid. De la pluie, et pas de neige. 

« Qu´importe, nous enfilons cires et bottes et partons rentre visite à la rockerie (colonie) de manchots alentour. Les petits tremblent de froid sous leur duvet détrempé. Un peu plus loin, des cormorans arborent le même habit que les manchots, dos noir et ventre blanc ». 

Rencontre avec ces estivants du bout du monde 

Samedi 26 janvier

Port Lockroy. Base A. Goudier Island 64°49 sud, 63°29 ouest (site internet : www.ukaht.org ). Rendez-vous avec Rick, Rachel et Helena, les trois occupants de la base. 

L´Ecossais Rick Atkinson dirige la base de Port Lockroy depuis cinq saisons. Hors saison, il est skipper sur la Westcost of Scotland et sur les paquebots. Il a mis le pied pour la première fois en Antarctique à 20 ans, comme montagnard. Le virus l´a frappé. Depuis, le pôle sud fait partie de sa vie. Dans les années 70, il a travaillé comme musher (conducteur de traîneaux à neige) dans la baie Marguerite, plus au sud en Antarctique. Il est arrivé à Lockroy sur les traces de la Graham Land Expedition (expédition anglaise menée entre 1934 et 1937 sur la Terre de Graham). Questionné sur le réchauffement climatique, il note que l´an passé, la baie de port Lockroy n´a pas gelé. 

« Il porte en lui cette force statique, une attitude inébranlable ou tout simplement le fair-play écossais qui pourrait laisser croire qu´il en a déjà tellement vu que plus rien ne peut l´atteindre. Pourtant, les yeux dans le vague, son discours vibre d´une émotion pour chaque instant qu´il vit ici. Il nous raconte la croissance des petits manchots et la mortalité qui guette pendant les jours de pluie, l´avenir de la base, l´affluence du tourisme (toujours limité du fait des conditions de navigation difficiles). Paradoxalement, le tourisme a un impact favorable sur les conditions de vie des manchots en faisant fuir les prédateurs. Rick nous parle aussi de sa vie d´aventures et d´expéditions. Quand on lui demande pourquoi il revient chaque année, il répond que c´est son travail. Tout simplement. Il aime être là, et par-dessus tout, apprécie les rencontres de ce bout du monde.» 

« Rachel nous reçoit dans l´office postale où elle traite, en une saison (de novembre à mars), près de 80.000 courriers transportés par les paquebots. Ici passent 14 bateaux par semaine soit 17.000 visiteurs sur la saison. Rachel n´est pourtant pas postière, c´est une artiste. Après deux séjours en Antarctique pour réaliser des performances sur les paquebots, elle a postulé à Port Lockroy dans l´unique but de revenir sculpter la glace en dérive. Mais son job à la poste l´accapare à plein temps et les glaces en dérive sont déjà des oeuvres en soi... Rachel est aussi membre de la commission artistique de l´année polaire internationale et notre démarche l´intéresse beaucoup ». 

Retrouvez Rachel sur www.hazelldesignsbooks.co.uk ou sur son blog à Lockroy : www.rachelhazellisaway.wordpress.com
De retour à bord, Okolé lève l´ancre pour Dorian Cove sur l´île Wiencke. 

Première expérience en autonomie 

Dimanche 27 janvier

La baie de Dorian est un refuge qui dépend encore du British Antarctique Survey, tout comme l´a été Port Lockroy. Okolé y dépose nos trois aventuriers en début de soirée. Un temps couvert assorti d´un petit crachin austral accompagnent l´expédition comme à l´accoutumée. S´il détrompe de la sensation de grande pluie, il détrempe tout autant. La passe est étroite et les fonds remontent vite à 2,50 m, alors que le tirant d´eau est de 2,30 m ! 

« Ca passe tout juste, on débarque et saluons l´équipage qui part rejoindre un mouillage plus sûr. On est là, sur la grève, le sac au pied et le bateau qui part au loin. Ils reviendront nous chercher demain ou après-demain. Un drôle de sentiment pourrait nous traverser, mais la cabane nous attend. Pas de clé pour entrer, juste une grosse clenche vissée dans la planche. Une vertèbre de baleine au-dessus de la porte, une pelle, une pioche, quelques marches et nous voici dans 35 ans d´histoire, patine authentique et historique. Nul besoin d´artifice pour ces boîtes de conserves, ces outils, ces photos d´expédition, ces vieux bouquins, une paire de raquettes, une cuve à eau, des mug pendus, des caisses remplies de rations, un extincteur révisé à côté d´ustensiles de cuisine qui ont dû en tambouiller des gamelles... 

Nous avons amené notre "popote" et par la fenêtre embuée, nous voyons le chenal Neumayer, le mont Tombstone d´un côté et la pointe Jabet de l´autre. Nous dînons tous les trois et la discussion va bon train à commenter le livre d´or. Nous sommes vraiment bien ici, surtout au fond de nos duvets et le vent et la pluie peuvent cogner à la porte, au moins jusqu´à demain matin ». 

Lundi 28 janvier

La météo n´est pas meilleure au matin. Pluie, vent, froid. Les trois hommes s´équipent pour monter vers le mont Jabet (Jabet : membre de l'expédition du Français). Encordés, ils atteignent le dôme qui surplombe port Lockroy, l´entrée du canal Peltier, la fin du Neumayer. Ils continuent leur progression vers le nord. Le mauvais temps empêche de voir le mont Français (nommé par Charcot) et une large crevasse interdit toute progression. 

Un contact radio est établi avec le bateau qui, au vu de la météo, ne pourra pas venir les chercher aujourd´hui. Retour au refuge en passant par les rockeries de la pointe Damoy. Le thé réchauffe les organismes. Couchés très tôt, dans la perspective de profiter de la lumière matinale. 

Mardi 29 janvier

Il est 4 h au petit-déjeuner et la lumière n´a rien d´exceptionnel. Le vent est pourtant tombé, mais il fait trop gris. Il faudra attendre le retour d´Okolé en fin de matinée pour voir le ciel dégagé. Soupe au refuge puis cap au sud pour l´île Booth, anciennement appelé île Wandel, où Charcot passa son premier hivernage à bord du Français. 

« Nous descendons par le canal Peltier, mais la brume nous empêche d´observer les cimes qui dominent cet étroit chenal. Nous doublons le cap Renard à l´entrée du Lemaire au près serré puis abattons pour laisser la pointe Turquet à bâbord. Nous tirons des bords entre les icebergs et les roches émergeantes avant d´arriver en approche de port Charcot, mais le site est trop exposé au nord-est, secteur des coups de vents les plus fréquents, pour y mouiller. Une alternative existe derrière l´île Cholet, mais le suroît (vent de sud-ouest) s'y engouffre avec le risque d´y drainer du floe (mer et glace). Décision est donc prise de continuer au sud vers l´île Pléneau (Pléneau : membre de l'expédition du Français) où nous connaissons un très bon mouillage. L´accès n´est pas aisé, mais nous trouvons notre chemin dans ce dédale de bas îlots. Les bouts (aussières) sont tendus à terre. Espérons qu´il fera beau demain ! » 

Mercredi 30 janvier

L´absence de pluie invite à monter le kayak, mais passé le déjeuner, c´est la neige qui se pointe ! Il en faut davantage pour arrêter nos gaillards qui entament le tour de l´île en passant par la baie de la Salpetrière et le cimetière d´icebergs. Après la neige, la pluie. Peu importe. Les manchots en escorte, une rencontre avec trois éléphants de mer et tous ces icebergs incroyablement sculptés... Quelle belle journée ! A 20h, le baromètre est toujours fluctuant dans les basses pressions ; il fait 3°C dehors et 10°C à l´intérieur. Demain, il fera beau, c´est sûr. 

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